Le chemin vers la perfection ?
"Je crois que la mécanisation et la « bêtification » croissantes de la plupart des processus de fabrication ont pour conséquence la menace sérieuse d’une dégénérescence générale de l’organe de notre intelligence."
Aujourd’hui, avec l’apport des nouvelles technologies NBIC, le processus est sur le point de franchir un seuil critique ; un point de non retour pour une humanité ivre de technologie et de liberté individuelle. Ces prochaines années seront à n’en pas douter décisives. Le mouvement transhumaniste représente à lui seul la synthèse des défis que notre espèce aura bientôt à relever et dont dépendra toute la suite de son évolution. Mais de quoi s’agit-il ?
Né de la conjonction de différents domaines de recherche, le transhumanisme prône l’avènement à terme d’un post-humanisme le plus souvent teinté de surhumanisme. Autrement dit la naissance d’une humanité prétendument supérieure, aussi bien sur le plan physiologique que sur le plan cognitif. Une humanité corrigée, améliorée, augmentée mais dont les critères de sélection, souvent arbitraires, restent encore à définir. Une humanité définitivement affranchie de la nature et de ses impératifs catégoriques. Bref, une humanité enfin maîtresse de sa destinée et de celle des mondes qu’elle sera bientôt à même de coloniser.
"La technique a un rôle biologique proprement dit : elle entre de plein droit dans le naturel."
Pierre Teilhard de Chardin,
L’activation de l’énergie.
Le transhumanisme n’est pas une idée neuve. L’amélioration des conditions de vie de notre espèce et jusqu’à l’utilisation d’outils chez les animaux témoigne d’une tendance dont les origines se confondent avec la vie elle-même. Cependant, tous ces progrès ne se sont jamais réalisés au dépens du lien social ; autrement dit de ce qui fonde véritablement notre humanité. Si toutes les formes de progrès technologiques s’inscrivent naturellement dans la continuité d’une évolution commencée il y a 4,5 milliards d’années avec la naissance de notre planète ; ils n’ont jusque-là jamais été susceptibles de remettre en cause jusqu’au processus évolutif lui-même. En effet, nous arrivons à un tel stade de développement technologique que nous serons, d’ici quelques années, à même d’influer de manière définitive sur le cours même de l’évolution des espèces en général, et de la nôtre en particulier. Le transhumanisme ne remet pas en question le principe même de l’évolution des espèces puisqu’il s’en réclame lui-même. Il est cependant une remise en cause totale de ses mécanismes. Lesquels sont essentiellement basés sur le hasard des mutations génétiques au sein des organismes et des modifications de l’environnement. Si le transhumanisme se pose comme prolongement « naturel » du principe évolutionniste, ses orientations n’en sont pas moins les résultats de choix désormais volontaires, arbitraires, exclusivement humains et le plus souvent occidentaux et tributaires des lois du marché, de la mode et de la société de consommation.
Appliqué à notre espèce, le transhumanisme est l’utilisation de la technologie pour un « plus être » individuel. Il est la tentation de « l’homme parfait » en tant qu’individu. Là réside le principal danger de ce courant de pensée. Il apparaît donc comme une impasse sur le plan évolutif de l’espèce. Dans son principe même, il est une régression pour ne pas dire une dégénérescence de l’espèce humaine au même titre que la cellule cancéreuse ne vivant que pour elle-même amorce une dégénérescence de l’organisme.
L’évolution des espèces nous apprend que toute forme de contrainte physique, sociale ou psychologique est une invitation au mouvement, à la métamorphose et à une forme d’évolution. Les règles et les contraintes sont naturellement plus propices à stimuler la création à quelque niveau qu’on la conçoive. Toute forme de permissivité excessive dilue la capacité créatrice. Or, l’évolution des espèces elle-même n’opère pas autrement. C’est bien d’une première forme de désadaptation que le protohumain a pu retirer des richesses sans nombre. À commencer par une vision panoramique et la libération des membres antérieurs désormais aptes à saisir, à lancer, à fabriquer. C’est sous la pression d’un environnement auquel une espèce est a priori inadaptée que cette dernière va opérer des modifications dans son comportement ou tirer bénéfice de mutations accidentelles. L’évolution se nourrit essentiellement de contraintes, d’erreurs, de défauts, de faiblesses et autres handicaps pour les transformer en nouveautés et en créations. À tous les niveaux du réel c’est le degré chaotique d’un milieu, d’un environnement qui va déterminer des réactions plus intenses entre ses éléments constitutifs. À l’issue de ces réactions multiples, des organisations nouvelles vont se révéler ; des complexités inédites se feront jour.
On sait d’ailleurs que sur le plan biochimique, les cellules qui n’ont pas évoluées sont celles qui étaient les mieux adaptées à leur environnement. Il en est de même sur un plan supérieur. Certaines espèces animales fort anciennes comme le coelacanthe ou le protée n’ont quasiment pas changées depuis des millions d’années. Ceci pour la simple raison que leur environnement n’a quasiment pas varié depuis et que l’absence de contraintes environnementales a préservé leur aspect originel. Ici encore, la faiblesse, la fragilité, l’inadaptation momentanée face à un milieu instable sont autant de facteur d’évolution et de progrès vers des formes de vie nouvelles et chaque fois plus complexes. Car la diversité ne se suffit pas à elle-même. Elle s’accompagne à chacune de ses étapes d’un surcroît de complexité et peut-être même de conscience. La mort elle-même, ultime épreuve, apparaît comme une nécessité sur le plan évolutif. Elle confère à la vie cette plasticité qui lui permet de se prolonger ; de s’entretenir mais aussi et surtout de se renouveler au-delà des formes de vie particulières.
Prendre en mains les conditions prochaines de notre évolution, tel que le propose le transhumanisme, c’est ni plus ni moins s’interdire toutes les autres propositions dues au hasard et à tous les accidents dont la nature a le secret. C’est réduire d’autant l’éventail de nos possibilités de survie.
Le transhumanisme, bien qu’il s’en défende, vise une forme de perfection essentiellement individuelle. Rien à voir ici, et bien que le nom de Teilhard y soit parfois associé, à l’Ultra-humain envisagé par ce dernier. Lequel insiste sur la nécessité et l’importance de ne pas confondre les deux notions de personnel et d’individuel.
Quelles seront donc la nature et la finalité de cette perfection ? D’après quels critères leurs formes seront-elles définies ? À la question de la nature de cette perfection, le transhumanisme apporte déjà des réponses. La vitrine du mouvement met le plus souvent en avant le bien-être de la communauté humaine, l’éradication totale de la maladie, de la faim voire de la mort elle-même. Le transhumanisme permettra à chacun de devenir plus intelligent, plus conscient, plus créatif et plus empathique. Il sera également le remède à toutes les formes d’inégalités aussi bien au niveau social, que physiologique ou cognitif.
S’il est également question d’une forme de progrès sur le plan moral, quelles seront les formes données à cette surmoralité sachant qu’il est autant de morales qu’il est de sociétés humaines ? Faudra-t-il qu’il y ait alors une morale unique et uniforme pour l’ensemble d’une humanité qui semble dans tous les cas aller dans le sens d’une uniformisation culturelle ? Quelles seront pour autant les orientations, l’éthique et la sagesse dont cette morale d’un ordre supérieur prétendra s’inspirer ou atteindre ? L’uniformisation de la pensée posthumaniste risque de conduire l’ensemble de l’humanité dans une impasse, sinon vers un gouffre qu’aucune autre contre-culture ne sera plus en mesure de prévenir.