EFFONDREMENT & EVOLUTION  
         
          Sébastien JUNCA   

TRANSHUMANISME

I. L'impasse transhumaniste

Aujourd’hui, sous prétexte d’une quête de liberté individuelle qui paraît légitime pour tout un chacun, le lien social, de plus en plus, semble menacé par cette contagion libertaire. Nous l’avons vu, les premières superstitions, croyances et autres religions plus élaborées ont permis l’édification de sociétés et de civilisations de plus en plus complexes et organisées. En retour, les individualités s’y sont épanouies, affirmées et affermies. L’individu pour ainsi dire inexistant au sein des sociétés traditionnelles s’est vu gagner en consistance et en conscience de soi. Ses désirs se sont accrus au fur et à mesure de la satisfaction de ses besoins vitaux puis secondaires ; enfin, de plus en plus superficiels.

Toute complexité, toute forme de croissance et de développement ; tout accroissement de matière finissent tôt ou tard par atteindre une masse critique. Un seuil de stabilité au-delà duquel l’ensemble de la structure ou de l’organisme est remis en question. Un changement d’organisation s’impose qui peut être une métamorphose, un changement de structure ou de paradigme. Nous en sommes là aujourd’hui. Du moins, tel est le constat de nos sociétés aujourd’hui confrontées à une crise polymorphe qui menace les différents organes de notre monde occidental. Nous avons atteint notre seuil de stabilité aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique, religieux, énergétique, écologique ou tout simplement humain. Comme avait prévenu Émile Durkheim, la division du travail ne saurait être poussée trop loin sans devenir une source de désintégration. Aujourd’hui, l’affirmation de soi à travers ses désirs, ses ambitions est devenu croyance universelle. L’accomplissement de soi est désormais porté à son paroxysme ; c’est-à-dire bien souvent hors des limites du raisonnable. J’entends par là les limites au-delà desquelles l’harmonie sociale est mise en péril. Car l’accomplissement de soi ne va pas sans compter sur l’accomplissement d’autrui. Nous le savons désormais, la société est garante de notre condition humaine. Sans elle, nous ne sommes rien. Or, le plus souvent, nous pratiquons l’accomplissement de soi au mépris des exigences de la société. Nous oublions de réinscrire ce processus au sein d’un processus plus vaste, celui de l’accomplissement de la société elle-même à laquelle il nous faut, à notre corps défendant, toujours sacrifier une partie de nos vies individuelles. Et c’est bien là tout le paradoxe entretenu par nos sociétés modernes occidentales, toutes axées sur les notions économiques de croissance, de profit, de consommation et d’affirmation de soi.
 
Ou bien un seul peuple arrivera à détruire ou à absorber tous les autres. Ou bien tous les peuples s’associeront en une âme commune, afin d’être plus humains.
 
 
Les différences actuelles entre Français, Allemands, Anglais ou Espagnols ne sont que toutes relatives. Avec l’intensification des échanges commerciaux, culturels et humains, elles sont sujettes à s’estomper de générations en générations. Peut-être que d’autres singularités humaines émergeront au sein de cette masse homogène à venir. De nouvelles synthèses d’ordre supérieur dont la nature et l’évolution ont depuis toujours le secret. Celui qui consiste à conserver les caractères génétiques ou culturels qui fonctionnent le mieux à un instant « t », et qui contribuent dans le même temps à accroître la complexité et le degré de « réalité » de notre monde. On retrouve, ici encore, les principes de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle.

D’ici quelques années, quelques décennies voire quelques siècles, que restera-t-il de l’humanité telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Sans doute n’aura-t-elle plus grand-chose en commun avec ce que nous vivons. Notre évolution physiologique, technologique, sociale et culturelle aura à ce point progressée dans le temps que le post-humain à venir sera aussi différent sur la forme et sur le fond que nous le sommes aujourd’hui du pré-humain successivement incarné par Tumaï, Lucy ou l’Homme de Neandertal. Le changement est la seule constante et nous ne pouvons nous y opposer. Ce serait s’opposer à la vie elle-même. Pourtant, l’évolution des espèces a toujours été un perpétuel dialogue entre les êtres vivants et leur environnement. Pour exemple, les cyanobactéries, communément appelées algues bleues, sont parmi les plus anciennes formes de vie apparues sur Terre au Précambrien, plus précisément à l’Archéen, il y a près de 3,8 milliards d’années. Leur développement et leur prolifération à la surface de la Terre primitive ont été déterminants quant à la poursuite du phénomène vivant. En effet, leur activité comprise entre 3,8 et 2,2 milliards d’années a permis la réduction du gaz carbonique sur toute la surface de la Terre. Phénomène qui a contribué à la naissance d’une première atmosphère enrichie en dioxygène. Elle a également permis la synthèse de la couche d’ozone protectrice. Autrement dit, et pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, dès les plus lointaines origines du vivant, les premières formes de vie ont immédiatement initié un « dialogue » avec leur environnement – ici la Terre primitive. Une interaction qui n’a eu de cesse de modifier alternativement le phénomène vivant et les différents milieux qui l’ont vu naître, se répandre et se modifier au fil d’une évolution infinie dans le temps comme dans ses formes.
 

L'anthropocène 1

Or qu’en est-il aujourd’hui ? Force est de constater, en toute objectivité, que le phénomène n’a jamais cessé et qu’il se poursuit encore et de manière exponentielle avec le phénomène humain comme prolongement du phénomène vivant. Avec les sociétés humaines et leurs développements, l’interaction initiée depuis la nuit des temps entre l’inerte et le vivant a acquis une dimension nouvelle et une puissance démultipliée. Quand, avec les cyanobactéries, l’environnement sous leur influence a mis plus de 1,6 milliards d’années pour se modifier de manière radicale, il n’a fallut que 7 millions d’années en partant de Toumaï, le plus lointain ancêtre de notre lignée, pour faire de notre Terre une planète essentiellement humaine, c’est-à-dire presque façonnée par l’homme. Une planète dont toutes les autres espèces vivant à sa surface et jusqu’au climat sont désormais entièrement dépendants des activités humaines. Or, d’ici quelques décennies, nos activités s’étendront bien au-delà de l’orbe terrestre. Ce seront alors la plupart des autres planètes de notre système solaire qui prendront bientôt « forme humaine ».

Inutile de préciser qu’avec l’avènement de l’ère industrielle à la fin du XIXe siècle, le mouvement s’est considérablement accéléré. À l’époque, l’humanité n’était déjà plus la même que celle des premiers temps du christianisme. Avec la division accrue du travail, l’accroissement des libertés individuelles, les différents acquis sociaux, l’augmentation du temps libre devenant du temps pour soi ; les progrès de la médecine, des moyens de communications et de transport liés à la multiplication des réseaux de communication, l’homme a, en quelques siècles, profondément changé. En modifiant son environnement, il s’est modifié lui-même de façon irrévocable. Ses rêves, ses désirs se sont développés à la hauteur des moyens que la société mettait désormais à sa disposition pour les réaliser. Son imaginaire a pris une dimension qui allait inaugurer de nouvelles voies d’exploration dans tous les domaines de la recherche, de l’exploration et de la technologie. Son alimentation, son hygiène de vie, ses activités personnelles ou professionnelles ont notablement modifié ses capacités physiques et cognitives. Son mode de fonctionnement cérébral, comme par exemple sa capacité de concentration, s’est trouvée modifiée par l’invasion des écrans de toute sorte et la succession quotidienne d’images à un rythme effréné. Sa physionomie n’a pas été en reste avec le développement des différents moyens de transport extra ou intra-urbains, la modification de l’environnement quotidien liée aux apports de la mode vestimentaire et des nouveaux comportements alimentaires, etc. Autant de prothèses physiologiques ou psychologiques qui insidieusement infléchissent de manière irrémédiable notre évolution individuelle et collective.
Le chemin vers la perfection ?
 
"Je crois que la mécanisation et la « bêtification » croissantes de la plupart des processus de fabrication ont pour conséquence la menace sérieuse d’une dégénérescence générale de l’organe de notre intelligence."
 
Erwin Schrödinger,
L’esprit et la matière.
 
Aujourd’hui, avec l’apport des nouvelles technologies NBIC
, le processus est sur le point de franchir un seuil critique ; un point de non retour pour une humanité ivre de technologie et de liberté individuelle. Ces prochaines années seront à n’en pas douter décisives. Le mouvement transhumaniste représente à lui seul la synthèse des défis que notre espèce aura bientôt à relever et dont dépendra toute la suite de son évolution. Mais de quoi s’agit-il ?

Né de la conjonction de différents domaines de recherche, le transhumanisme prône l’avènement à terme d’un post-humanisme le plus souvent teinté de surhumanisme. Autrement dit la naissance d’une humanité prétendument supérieure, aussi bien sur le plan physiologique que sur le plan cognitif. Une humanité corrigée, améliorée, augmentée mais dont les critères de sélection, souvent arbitraires, restent encore à définir. Une humanité définitivement affranchie de la nature et de ses impératifs catégoriques. Bref, une humanité enfin maîtresse de sa destinée et de celle des mondes qu’elle sera bientôt à même de coloniser.
 
"La technique a un rôle biologique proprement dit : elle entre de plein droit dans le naturel."
 
Pierre Teilhard de Chardin,
L’activation de l’énergie.
 
Le transhumanisme n’est pas une idée neuve. L’amélioration des conditions de vie de notre espèce et jusqu’à l’utilisation d’outils chez les animaux témoigne d’une tendance dont les origines se confondent avec la vie elle-même. Cependant, tous ces progrès ne se sont jamais réalisés au dépens du lien social ; autrement dit de ce qui fonde véritablement notre humanité. Si toutes les formes de progrès technologiques s’inscrivent naturellement dans la continuité d’une évolution commencée il y a 4,5 milliards d’années avec la naissance de notre planète ; ils n’ont jusque-là jamais été susceptibles de remettre en cause jusqu’au processus évolutif lui-même. En effet, nous arrivons à un tel stade de développement technologique que nous serons, d’ici quelques années, à même d’influer de manière définitive sur le cours même de l’évolution des espèces en général, et de la nôtre en particulier. Le transhumanisme ne remet pas en question le principe même de l’évolution des espèces puisqu’il s’en réclame lui-même. Il est cependant une remise en cause totale de ses mécanismes. Lesquels sont essentiellement basés sur le hasard des mutations génétiques au sein des organismes et des modifications de l’environnement. Si le transhumanisme se pose comme prolongement « naturel » du principe évolutionniste, ses orientations n’en sont pas moins les résultats de choix désormais volontaires, arbitraires, exclusivement humains et le plus souvent occidentaux et tributaires des lois du marché, de la mode et de la société de consommation.

Appliqué à notre espèce, le transhumanisme est l’utilisation de la technologie pour un « plus être » individuel. Il est la tentation de « l’homme parfait » en tant qu’individu. Là réside le principal danger de ce courant de pensée. Il apparaît donc comme une impasse sur le plan évolutif de l’espèce. Dans son principe même, il est une régression pour ne pas dire une dégénérescence de l’espèce humaine au même titre que la cellule cancéreuse ne vivant que pour elle-même amorce une dégénérescence de l’organisme.

L’évolution des espèces nous apprend que toute forme de contrainte physique, sociale ou psychologique est une invitation au mouvement, à la métamorphose et à une forme d’évolution. Les règles et les contraintes sont naturellement plus propices à stimuler la création à quelque niveau qu’on la conçoive. Toute forme de permissivité excessive dilue la capacité créatrice. Or, l’évolution des espèces elle-même n’opère pas autrement. C’est bien d’une première forme de désadaptation que le protohumain a pu retirer des richesses sans nombre. À commencer par une vision panoramique et la libération des membres antérieurs désormais aptes à saisir, à lancer, à fabriquer. C’est sous la pression d’un environnement auquel une espèce est a priori inadaptée que cette dernière va opérer des modifications dans son comportement ou tirer bénéfice de mutations accidentelles. L’évolution se nourrit essentiellement de contraintes, d’erreurs, de défauts, de faiblesses et autres handicaps pour les transformer en nouveautés et en créations. À tous les niveaux du réel c’est le degré chaotique d’un milieu, d’un environnement qui va déterminer des réactions plus intenses entre ses éléments constitutifs. À l’issue de ces réactions multiples, des organisations nouvelles vont se révéler ; des complexités inédites se feront jour.

On sait d’ailleurs que sur le plan biochimique, les cellules qui n’ont pas évoluées sont celles qui étaient les mieux adaptées à leur environnement. Il en est de même sur un plan supérieur. Certaines espèces animales fort anciennes comme le coelacanthe ou le protée n’ont quasiment pas changées depuis des millions d’années. Ceci pour la simple raison que leur environnement n’a quasiment pas varié depuis et que l’absence de contraintes environnementales a préservé leur aspect originel. Ici encore, la faiblesse, la fragilité, l’inadaptation momentanée face à un milieu instable sont autant de facteur d’évolution et de progrès vers des formes de vie nouvelles et chaque fois plus complexes. Car la diversité ne se suffit pas à elle-même. Elle s’accompagne à chacune de ses étapes d’un surcroît de complexité et peut-être même de conscience. La mort elle-même, ultime épreuve, apparaît comme une nécessité sur le plan évolutif. Elle confère à la vie cette plasticité qui lui permet de se prolonger ; de s’entretenir mais aussi et surtout de se renouveler au-delà des formes de vie particulières.

Prendre en mains les conditions prochaines de notre évolution, tel que le propose le transhumanisme, c’est ni plus ni moins s’interdire toutes les autres propositions dues au hasard et à tous les accidents dont la nature a le secret. C’est réduire d’autant l’éventail de nos possibilités de survie.
Le transhumanisme, bien qu’il s’en défende, vise une forme de perfection essentiellement individuelle. Rien à voir ici, et bien que le nom de Teilhard y soit parfois associé, à l’Ultra-humain envisagé par ce dernier. Lequel insiste sur la nécessité et l’importance de ne pas confondre les deux notions de personnel et d’individuel.
Quelles seront donc la nature et la finalité de cette perfection ? D’après quels critères leurs formes seront-elles définies ? À la question de la nature de cette perfection, le transhumanisme apporte déjà des réponses. La vitrine du mouvement met le plus souvent en avant le bien-être de la communauté humaine, l’éradication totale de la maladie, de la faim voire de la mort elle-même. Le transhumanisme permettra à chacun de devenir plus intelligent, plus conscient, plus créatif et plus empathique. Il sera également le remède à toutes les formes d’inégalités aussi bien au niveau social, que physiologique ou cognitif.

S’il est également question d’une forme de progrès sur le plan moral, quelles seront les formes données à cette surmoralité sachant qu’il est autant de morales qu’il est de sociétés humaines ? Faudra-t-il qu’il y ait alors une morale unique et uniforme pour l’ensemble d’une humanité qui semble dans tous les cas aller dans le sens d’une uniformisation culturelle ? Quelles seront pour autant les orientations, l’éthique et la sagesse dont cette morale d’un ordre supérieur prétendra s’inspirer ou atteindre ? L’uniformisation de la pensée posthumaniste risque de conduire l’ensemble de l’humanité dans une impasse, sinon vers un gouffre qu’aucune autre contre-culture ne sera plus en mesure de prévenir.
La survie de l’individu contre celle de l’espèce
 
D’autres questions se posent également. Qu’impliquerait une humanité plus forte, plus intelligente, plus résistante, plus heureuse et enfin immortelle ? L’augmentation de la longévité humaine, voire l’accession à l’immortalité nous conduirait vers une démographie explosive. La conquête spatiale est encore bien loin de nous permettre la colonisation d’autres planètes habitables. Quant à celles de notre système solaire, leur habitabilité ne serait que pour une poignée de privilégiés isolés sur Mars. Dans tous les cas, la pression démographique aura dès lors atteint un tel degré sur Terre que si la colonisation d’autres mondes s’avérait être possible, elle ne pourrait se faire que dans les pires conditions. C’est-à-dire au mépris de la vie, comme ce fut le cas aux siècles précédents sur Terre.
Pour remédier à cette crise démographique, une stérilisation massive de la plus grande partie de la population s’imposerait de prime abord. Mais selon quels critères de sélection ? La longévité sinon l’immortalité d’une partie de la population humaine ajoutée à la stérilisation de l’autre partie occasionnerait une perte de diversité significative sur le plan génétique et humain. L’immortalité individuelle finirait par précipiter notre mort collective.

De quel progrès, de manière générale, sera-t-il question ? Et pour quelle finalité ? Comment en définir les termes ? Quelles seront les conséquences d’un eugénisme pratiqué à échelle individuelle et selon des critères de sélection qui, n’en doutons pas, seront le plus souvent dépendants de la mode ou du courant de pensée dominant ? Quid de la morale, de l’empathie, de l’évolution spirituelle de chacun après ce perfectionnement biologique et psychologique de l’homme ? La morale et l’humanisme seront-ils encore pertinents dans un monde humain sans tares ni déviances ; sans différences ni diversité ? Nous savons que pour nous construire nous avons besoin de nous confronter au monde, à autrui et aux idées nouvelles dont ils sont les irremplaçables vecteurs. Quid de l’expérience et de la nouveauté dans un monde où tout sera désormais standardisé et implanté dans les esprits dès les premiers jours de l’existence ? Quid de la société elle-même et du lien social quand chacun ne visera plus que sa propre perfection parfois, sinon le plus souvent au mépris ou aux dépens d’autrui ? Ce ne sera plus le libéralisme économique, mais le libéralisme biotechnologique qui prévaudra au sein d’une société divisée. Quelle place pour la spiritualité ? Quel but pour l’espèce humaine ? Qu’en sera-t-il de la notion d’effort, de travail, de progrès personnel et d’accomplissement de soi ? La valorisation de soi peut-elle se faire par les apports biomécaniques du transhumanisme ? On peut raisonnablement en douter ? Qu’adviendra-t-il de la personnalité et de la construction de la personne quand le transhumanisme se propose de résoudre nos déficiences en termes d’empathie et d’altruisme ? Quand il se propose de résoudre notre inaptitude au bonheur par l’ingestion de pilules miracles. Jusqu’où s’étendra la notion de handicap ? Où commencera la normalité ? Qui décidera des limites et suivant quels critères ? Enfin, quid de la saveur du bonheur au sein d’une société devenue pour toujours heureuse ; aseptisée ? Quel sens donner à son existence quand toutes les difficultés seront aplanies et le futur devenu comme une forme de désert existentiel ? Qui ne se donne loisir d’avoir soif nous dit Montaigne, ne saurait prendre plaisir à boire.
 
"[…] le progrès de l’industrie n’est pas accidentel, mais constitue un évènement susceptible d’entraîner les plus grandes conséquences spirituelles."
 
Pierre Teilhard de Chardin,
L’activation de l’énergie.
 
Au-delà du non-sens évolutionniste que cela implique, c’est, de surcroît, faire abstraction de la tendance instinctive de chacun à ne considérer que son propre bonheur en oubliant celui des autres. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Or les bonnes intentions transhumanistes seraient bien susceptibles de nous mener droit en enfer. La tentation serait ici que chaque « cellule humaine » de l’organisme qu’elle est censée constituer et nourrir sur un plan supérieur – la société – et dans le respect des lois de l’évolution darwinienne, ne travaillerait plus que pour elle-même. Autocentré à l’image des cellules cancéreuses, chaque « surhomme » ne serait plus animé que par un esprit de performance, de compétition et de supériorité vis-à-vis des autres surhommes. L’esprit de compétition seul survivrait à l’évolution décrite par Darwin. La lutte pour la survie, non plus du plus apte, mais du plus fort serait la seule motivation. Oubliant tout esprit de coopération, de partage, d’empathie et de société, l’humanité ne serait plus qu’un immense champs de bataille où seule régnerait la loi de la jungle. L’homme n’étant plus désormais, selon l’expression de Hobbes, qu’un loup pour l’homme.

Jusqu’à présent, l’évolution par la sélection naturelle avait permis le développement des capacités cérébrales et cognitives en proportion des modifications physiologiques. Jusqu’à un certain point, le développement des mentalités, la régulation des instincts, des désirs, de l’égoïsme naturel à chacun se sont toujours fait en regard des corps puis des sociétés qui les avaient nourris et fait évolués. Avec l’accélération exponentielle des nouvelles technologies ; avec les plus récents apports des N.B.I.C. et du transhumanisme, l’écart va indéniablement se creuser entre des corps aux pouvoirs décuplés et rendus presque immortels et des mentalités encore fragiles ; des personnalités que l’évolution accélérée des technosciences n’aura pas préparées à ces nouveaux pouvoirs individuels. Aurons-nous la sagesse suffisante pour gérer ces nouvelles capacités ? Saurons-nous garder la tête froide et faire bonne mesure quand chacun, via le transhumanisme, sera en mesure d’assouvir la plupart de ses désirs sinon de ses fantasmes et de ses pulsions ?

Un espoir demeure toutefois. Malgré les apparences, la nature garde toujours « la main » sur les grands mécanismes qui nous gouvernent. Ce, en dépit d’une illusion toute anthropocentrique qui nous laisse à croire que nos progrès tendraient à nous affranchir toujours davantage de nos origines. Au même titre que nos gènes, ces origines et ces mécanismes, nous les portons en nous avec nos désirs, nos pulsions, nos manques, nos peurs et nos haines. Je serais même tenté de croire que plus nos progrès technologiques seront importants et plus ce « levier » offert aux forces de la nature sera puissant et ses effets rapides dans le sens du cours naturel de l’évolution.

Pour autant, cette omniprésence de la nature au sein de nos sociétés les plus développées ne nous dispense pas de tout esprit critique et de toute responsabilité. Loin s’en faut. Et notre liberté, s’il en est encore à ce niveau, se manifestera dans notre aptitude à opérer les choix les mieux à même de sauvegarder la vie sur notre si fragile planète. Reste à savoir quelles seront les valeurs à même d’être conservées à travers ce maelström génétique, technologique, culturel, linguistique, politique ou sociologique. Ces valeurs auxquelles nous sommes attachés et qui seront sans conteste les garantes de notre avenir. Dans tous les cas, elles ne pourront être que celles qui s’opposeront le moins aux forces évolutives et qui sont les forces de cohésion, de coopération, d’échanges, de synthèse, d’entraide, de solidarité, d’empathie et de moindre résistance aux forces de la vie.
Quoi qu’il en soit, plus nos progrès s’accentueront et plus il nous faudra garder une certaine distance vis-à-vis de ceux-ci. Une forme d’objectivité et de vigilance qui nous laissera toujours la possibilité de choisir les orientations que nous désirerons imprimer à notre évolution. Nos progrès technologiques, au plus loin qu’ils nous emmènent dans l’avenir, doivent rester des outils, des prothèses.

Quels qu’ils soient, nos choix, nos valeurs – si nous voulons donner du sens à nos existences individuelles et collectives -, devront impérativement s’orienter dans le sens de davantage de responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes, de nos proches, des générations futures et de tout ce qui, chaque jour, dépendra un peu plus d’une espèce toujours plus dominante et invasive. Tôt ou tard, des choix déterminants s’imposeront à l’humanité. D’un côté celui qui consistera à s’abandonner corps et âme à un surhumanisme qui n’aura de sens que pour lui-même et pour ses valeurs définitivement dominatrices et hégémoniques sur le reste des hommes (s’il en reste) et sur l’ensemble de la nature qu’il aura définitivement modelé à son image. Ce premier choix, le plus « instinctif » de prime abord, scellera le destin d’une humanité à jamais recluse sur elle-même. Un semblant d’humanité à jamais fermée sur ses certitudes, ses désirs, ses ambitions non plus spirituelles, mais exclusivement technologiques, narcissiques, anthropocentriques et dominatrices.

L’autre choix consistera à continuer de vivre au sein d’un environnement, certes fruit de nos progrès et de notre imagination, mais qui continuera, par rétroaction, à entretenir notre évolution « intérieure ». Par là, l’homme spirituel que nous serons peut-être encore évoluera vers des états sans cesse supérieurs de perception, de conscience, de connaissance et de compréhension intuitive et synthétique (et non plus analytique) du monde et de lui-même.

Sous la pression des prochaines grandes découvertes scientifiques ; sous la contrainte des forces sociales en perpétuelle mutation, un nouveau monde est sur le point de naître. C’est ainsi que le projet transhumaniste doit se défaire de sa part d’ombre pour mener vers ce que Joël de Rosnay nomme un hyperhumanisme. Lequel participera véritablement d’une refondation de l’homme et du monde. Il sera l’outil d’une recréation du monde dans la mesure où un homme nouveau implique un monde nouveau. Or, pour que ce cosmos ne soit pas un chaos déguisé, il faut qu’il prenne d’emblée une dimension sacrée par l’attribution d’un sens, autrement dit d’une orientation préalablement déterminée. Pour ce faire, hâtons-nous d’inaugurer de nouvelles mythologies alliées à une spiritualité de type laïque et universelle.

Toutes les prothèses comme toutes les chrysalides ne sont que des moyens pour des métamorphoses futures. À terme, comme le dit Pierre Teilhard de Chardin, il s’opérera un schisme entre ceux des hommes qui croient exclusivement au monde tel qu’il se présente à nos yeux dans ses formes matérielles les plus variées ; et ceux qui auront choisi, à leurs risques et périls, de voir au-delà de l’horizon et de la métaphore. Ceux qui pensent que le chemin le plus court vers la Vérité est un chemin intérieur.

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1. « L’anthropocène est un terme de chronologie géologique proposé pour caractériser l’époque de l’histoire de la Terre qui a débutée lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre. Terme popularisé à la fin du XXe siècle par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Josef Crutzen, prix Nobel de chimie en 1995. » Définition Wikipedia.

 

 
 



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